Note de

l'auteur

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   Il existe des milliers de pièces sur l’amour qui commence, des centaines sur l’amour qui finit, mais fort peu sur l’amour qui dure. Il semblerait que le théâtre n’accepte les amants que débutants ou retraités. Les rares exceptions n’incitent guère à l’optimisme car lorsque Feydeau, Strindberg ou Ionesco nous dessinent des conjugalités à long terme, s’il y a toujours couple, il n’y a plus d’amour. Or, par expérience personnelle, il m’est apparu que le couple stable se révèle le voyage le plus risqué, le plus dangereux qu’on puisse faire en amour. Combien banales paraissent « les aventures » à côté de cette aventure-là ! La conjugalité ajoute deux dimensions que n’ont pas les liaisons brèves : l’absence d’illusion et la souffrance. 

Crédits photo :DYOD Reporters / Créateur :Olivia Droeshaut & Yves Dethier 

    En trois mois ou en deux ans, on peut continuer à ignorer l’autre, à l’embellir ou à négliger ses défauts; au-delà, la réalité impose la lucidité. Alors que tout reste plaisir et exaltation dans les prémices, les arrangements et compromissions que nécessite l’existence à deux demandent à dépasser la jouissance immédiate et à traverser de longs déserts avant de rejoindre l’oasis. La crise qui occupe la nuit de Petits Crimes Conjugaux montre le rôle bénéfique de l’échange. À travers des paroles, des ruses, voire des coups, les deux protagonistes recommencent à prendre soin d’eux. Déjà que toute chose se dégrade naturellement, quelle accélération dans la dégringolade lorsque s’y ajoute la négligence… Aussi cruelle soit-elle, ma pièce affirme un réel optimisme : l’amour peut durer. Mais pour que l’amour dure, il faut que les amants le veuillent. Analyse, bienveillance et réflexion jouent un rôle important dans les histoires sentimentales; ce n’est pas l’habitude qui peut appuyer la passion mais l’intelligence.

                                          A vingt ans, on voudrait que l’amour soit simple.

                                          A quarante, on découvre qu’il est complexe.

                                          A soixante, on sait qu’il est beau parce que complexe.

 

   Depuis mon enfance, je me demande, au moment où le rideau tombe sur les jeunes mariés : que va-t-il se passer maintenant ? En achevant Petits Crimes Conjugaux, j’ai eu l’impression d’entrevoir une réponse : et si l’amour commençait une fois qu’on n’est plus amoureux ?

 

                                                                                                                  ERIC-EMMANUEL SCHMITT